[Concours d'éloquence] Rencontre avec notre partenaire « Droit comme un H »

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Interview croisée

Nous avons rencontré deux membres du jury et fondateurs du collectif « Droit comme un H ». Ils répondent à nos questions sur la place du handicap dans le secteur juridique. Découvrez aussi des conseils pour les participants au concours d'éloquence !

 

Photo de Stéphane Baller

Stéphane Baler est avocat associé chez EY Société d’Avocats, le deuxième cabinet d’affaires français, et professeur associé à l’université Paris 2 Assas. Dans le cadre de ses activités professionnelles, il travaille sur le développement du cabinet en identifi ant les grandes tendances de marché et leurs conséquences en matière d’offre de services, de nouveaux marchés et d’éducation de leurs collaborateurs. L’objectif est de faire évoluer les talents pour toujours innover.

Photo de Mathieu Juglar

Mathieu Juglar est avocat au Barreau de Paris. Après une formation universitaire et pratique en France, en Angleterre et en Amérique latine, il a rejoint EY Société d’avocats avant d’être élu Secrétaire de la Conférence du Barreau de Paris en 2015. Il a créé son cabinet en 2017, dans lequel il développe une pratique contentieuse au service de clients à la recherche de compétences croisées en droit pénal et en droit des affaires.

 

Dans le secteur juridique, qu’est-il mis en place pour favoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap ?

Stéphane Baller (SB) : Peu de choses : le métier d’avocat d’affaires est perçu comme contraignant pour atteindre une performance maximum due à des clients exigeants ; d’où une croyance d’incompatibilité entre handicap et performance, une confusion entre handicap et incapacité physique. De plus, l’exercice libéral de la profession et la diminution régulière du nombre d’avocats salariés limitent l’impact des dispositifs légaux « contraignants » et obligeant à se poser la question. Enfin, en entreprise, les effectifs de juristes étant contraints, les missions handicap se concentrent souvent sur d’autres compétences. Si on ajoute à cela qu’à l’université nombreux sont les talents en situation de handicap qui n’atteignent pas les écoles d’avocats ou qui « cachent » leur handicap, la profession n’a pas été poussée à se mobiliser.

Matthieu Juglar (MJ) : Autant dire rien du tout, d’abord parce que peu de personnes handicapées ou déclarées comme telles s’astreignent à poursuivre leurs études de droit jusqu’au bout, ensuite parce que les métiers juridiques, qui exigent une polyvalence et une réactivité peu commune, paraissent peu adaptés à une personne handicapée pour laquelle il va falloir avant tout penser l’adaptation du poste. Il faut donc une volonté peu commune pour, d’un côté, recruter un handicapé et, de l’autre, être handicapé et réussir dans la profession.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer le collectif « Droit comme un H » ?

SB : Notre cabinet d'avocats a encore un grand nombre d'avocats salariés et nous ne trouvions pas, malgré nos efforts importants, de profils en situation de handicap à recruter. Nous avons remonté la filière et constaté le décrochage qui ne permettait pas d'atteindre l'école d'avocats et essayé d'identifier les causes d'échec pour voir comment y remédier en nous appuyant sur les missions handicap. Aussi, malgré ma formation au coaching, mes recherches sur Internet, les conseils éclairés de Matthieu Juglar, j'ai constaté mon manque de préparation et ma maladresse. L'idée du collectif est venue ainsi pour, d'une part construire une filière de détection et d'accompagnement des talents en situation de handicap vers le barreau et, d'autre part, sensibiliser, initier et former ceux qui veulent s'engager pour accompagner ces profils différents à l'université comme dans le monde du droit.

MJ : C’était au départ une idée de Stéphane Baller, à qui je ne saurais trop rendre hommage. Je crois qu’alors que j’avais suivi un cheminement très individualiste au cours de mes études, je me suis rendu compte du besoin d’accompagnement de ceux qui me succèdent aujourd’hui, ainsi que des recruteurs qui ne mesurent pas encore exactement la portée de leur engagement en recrutant une personne handicapée. C’est pour cela que j’ai volontiers accepté d’être le parrain de ce collectif.
 

Que propose le collectif, avec quels moyens ?

SB : Dans un premier temps, j’ai travaillé sur la prise en compte du handicap dans nos professions du droit en créant avec la mission handicap d’EY des modules de sensibilisation partant des biais décisionnels, puis des éléments de coaching. En parallèle, nous avons travaillé avec les missions handicap, principalement Paris 2 Assas et Sceaux, pour identifier des profils de haut niveau qui pourraient ouvrir la voie avec succès, et mis en place
un processus de recrutement spécifique avec un consultant spécialisé pour qualifier 12 étudiants que nous accompagnons dans la recherche de leurs stages ou leur préparation du barreau. Pour la rentrée de septembre, nous devrions transformer le collectif en association pour mobiliser plus de moyens, gagner en indépendance, proposer plus de stages, et pouvoir accéder à l’université en proposant des séminaires. Le but est de recruter des accompagnants et des étudiants en situation de handicap et en direction des employeurs, afin de préparer leurs équipes à l’accueil de stagiaires en situation de handicap. Nous travaillons sur un troisième séminaire pour aider les équipes de direction des cabinets à s’engager.

MJ : C’est une réflexion croisée, consistant à sensibiliser puis à accompagner aussi bien les étudiants que les universités et les recruteurs, afin de favoriser l’inclusion autant que possible. Nous sensibilisons au travers de manifestations multiples, aussi bien chez EY qu’au sein des universités et des organes de la profession d’avocat. Nous accompagnons des jeunes en situation de handicap au cours de leurs études, par un système de mentorat. Nous aidons les employeurs à recruter des profils correspondant à leurs attentes.

 

Pensez-vous qu’aujourd’hui nous portons un intérêt plus important à l’inclusion au travail ?

SB : Le marché du droit comporte une multitude d'acteurs de petite taille qui, jusqu'à maintenant, ont vécu dans les traditions. Le secteur est en cours de transformation, découvre le digital et devient de plus en plus concurrentiel. Aussi, je ne suis pas sûr que l'inclusion au travail soit prioritaire, surtout qu'elle est « en concurrence » avec une mise à niveau en matière d'égalité des genres, découvre les questions LGBT et, pour une majorité, n'a pas ouvert le chantier intergénérationnel. Cependant, les périodes de questionnement, voire de destruction créatrice, sont propices aux changements radicaux et permettent de poser la question comme les anglo-saxons « diversity & inclusiveness » : c'est notre pari d'intégrer le handicap dans ce nouvel univers de travail pour le droit.

MJ : Sans aucun doute, même si ma réponse est probablement dictée par mon évolution de carrière. Il fut un temps où le professionnel en situation de handicap était regardé comme une forme de surdoué, ayant surmonté toutes les épreuves de la vie (puisqu'il réussissait là où tant d'autres auraient échoué) et, à ce titre, futur génie de sa profession. Par bonheur, ce temps est révolu, notamment grâce à l'intérêt croissant porté à l'inclusion qui pousse les recruteurs à adopter une position moins idéaliste qu'auparavant.

 

Qu'attendez-vous d'un événement comme l'université d'été de l'INSHEA ?

SB : Nous ne sommes pas des spécialistes du handicap, mais des métiers du droit et avons beaucoup à apprendre. L'université d'été sera une occasion incroyable de découvrir des compétences et un réseau qui permettra d'accélérer le mouvement et de capitaliser sur la mobilisation de la profession : le Conseil national des Barreaux vient de prendre position pour améliorer la prise en compte du handicap dans l'examen du CRFPA.

MJ : C'est, à mon sens, un véritable tremplin pour notre collectif qui doit se faire davantage connaître. Cet événement, où se retrouvent des professionnels d'horizons multiples ainsi que des décideurs, ne pourra que lui profiter.

 

Pourquoi avoir accepté de faire partie du jury du concours d'éloquence de l'Université d'été ?

SB : J'ai la chance de travailler avec le réseau Lysias et d'utiliser l'art oratoire depuis 10 ans - avant que cela ne soit à la mode - comme outil pédagogique permettant aux étudiants en droit, dès la L1 de se libérer de leur timidité et de jouer sur leurs émotions - ce que je n'ai pas fait à leur âge ! - pour surmonter ce « handicap » dans leur développement personnel. J'avais de plus en projet avec nos Lysias partenaires d'organiser un tel concours avec la complicité de Matthieu Juglar et Viginie Delalande, les parrains de Droit comme un H ! Alors, je ne pouvais que répondre favorablement à l'invitation.

MJ : Je suis un vieux routard des concours d'éloquence, que j'ai fini par remporter après avoir reçu ce que me transmettaient mes maîtres. J'essaye de ne jamais manquer
une occasion de rendre ce service à d'autres que moi, comme on me l'a rendu quand j'étais candidat.
C'est pour cela que je me fais souvent le complice de Stéphane Baller au sein des jurys Lysias où, même si j'ai acquis une réputation de sévérité, je tâche de faire preuve d'une bienveillance certaine que cache un humour grinçant et, disons-le, parfois déplacé. Car si l'on doit pouvoir tout dire, on doit aussi pouvoir tout entendre.

 

Quels conseils donner aux participants du concours d'éloquence ?

SB : Prendre du plaisir, être eux-mêmes et savoir que l'éloquence, c'est d'abord la capacité à créer une émotion, ce que l'on fait d'autant mieux que l'on est convaincu de son argumentaire, avec une incroyable volonté d'embarquer chaque personne dans le public.

MJ : Soyez naturels, avant tout. C'est le meilleur moyen de prendre du plaisir. Il n'y a rien de pire que l'éloquence factice. L'effet oratoire qui ne sert pas une argumentation est une démonstration du ridicule de l'orateur.

 

En savoir plus sur le concours d'éloquence.